«Le mythe de la singularité basque sert au maintien du statu quo institutionnel»

1 03 2008

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Thomas PIERRE / Anthropologue
«Le mythe de la singularité basque sert au maintien du statu quo institutionnel»

«Le mythe de la singularité basque sert au maintien du statu quo institutionnel» dans Culture, Histoire, Ecologie, Société, Economie 20080301_p001_03

Le 3 décembre dernier, Thomas Pierre a soutenu sa thèse de doctorat en Anthropologie sociale et Ethnologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Sa thèse, Les revendications institutionnelles contemporaines en Pays Basque de France. Représentations du monde basque et discours politiques, a obtenu la mention « Très honorable avec félicitations du jury », qui était notamment composé de Denis Laborde et Jean-Daniel Chaussier. Thomas Pierre, qui avait été distingué par le Prix « Culture Basque » 2007 attribué par Eusko Ikaskuntza et la Ville de Bayonne.

Votre thèse en anthropologie a porté sur les représentations du « monde basque » dans le champ politique local et en particulier autour des revendications institutionnelles. Pourquoi localement, comme à d’autres échelles, nombre de discours politiques intègrent de plus en plus la dimension « culturelle » de l’identité basque, pour ajouter aussitôt qu’ils se gardent bien de tout « communautarisme », et de tout « ethnicisme » ?

Depuis une dizaine d’années, la dimension « culturelle » de l’identité basque tend en effet à être quelque peu dépassionnée au sein de la classe politique locale. Cela est en partie imputable aux effets de la démarche « Pays Basque 2010″, qui a suscité pour la première fois en Pays Basque nord un début de dialogue entre la société civile et les milieux politiques, et plus particulièrement entre les milieux basquisants et les représentants locaux des partis politiques nationaux. On constate, il est vrai, cette légère évolution. Mais celle-ci est très fragile. En effet, toute aspiration politique se revendiquant de la culture basque continue à être suspectée si ce n’est accusée de relever d’une vision communautariste de la société. Ce qui est très paradoxal, c’est que ce sont les sphères politiques qui se considèrent et qui sont majoritairement considérées comme les plus républicaines qui instrumentalisent le plus fréquemment cette accusation. Il s’agit de comprendre pourquoi. A la source de ce discours, il y a une vision très passéiste, très conservatrice, très régionaliste et, au final, très militante de l’identité basque. Dans ce cas-là, le discours sur l’identité basque s’appuie sur une représentation régionale de la culture basque. Pour les opposants à l’entrée en politique de la culture et de la langue basque en Iparralde, l’idée de culture basque ne renvoie qu’au passé, qu’à l’autrefois, qu’au folklorique, qu’au sentiment d’atemporalité. Cette idée d’atemporalité du monde basque constitue le socle théorique de leurs discours. Finalement, derrière ce discours, il y a l’idée selon laquelle la culture basque n’a pas de réelle existence contemporaine, l’idée selon laquelle celle-ci est incompatible avec le concept de modernité.

Un militant des Indigènes de la République a fait remarquer la pertinence de l’assertion enfantine « c’est celui qui dit qui est » à propos des disqualifications dont ils étaient l’objet. Peut-on dire la même chose de ceux qui accusent la plate-forme Batera de « communautarisme » ou « d’essentialisme »?

Ceux qui ont recours à ces vocables savent que dans les représentations collectives il n’est pas nécessairement politiquement incorrect de discourir sur le monde basque à partir de clichés. Il faut noter la permanence d’un élément central qui conditionne l’ensemble des modes de traitement de la question basque, qu’ils soient national, régional, nationaliste ou régionaliste : l’idée de singularité basque. Comment expliquer la prédominance de cette représentation ? Comment expliquer qu’elle ne soit pas remise en cause ou, en tout cas, qu’il soit difficile de le faire alors même qu’elle peut être considérée comme le socle idéologique à partir duquel la culture basque est marginalisée? En effet, faire de la singularité basque un état allant de soi autrement dit, un particularisme revient à considérer la condition basque comme particulière au sein d’un ensemble politique homogène légitime. Or la confusion entre l’idée de particularité et celle de basquité représente l’argument central justifiant la non-institutionnalisation de la langue et de la culture basque. En effet, le discours classique des opposants à l’institutionnalisation fait de la singularité son postulat de départ. Ce discours n’a de pertinence que dans la mesure où cette idée existe, même si ce n’est que sous la forme du mythe. En cela, l’idée de singularité basque sert bien plus les opposants à l’entrée de la culture basque dans la sphère du public que les militants qui ¦uvrent pour sa reconnaissance. Elle constitue en effet davantage un instrument au service du maintien de la culture basque dans la marginalité, qu’un instrument au service de son épanouissement. Paradoxalement, la référence au singulier, généralement perçue comme un argument basquisant, est en fait intrinsèquement au service du maintien du statu quo institutionnel et culturel en Pays Basque nord. Cette idée est par ailleurs davantage le produit historique des effets induits par la construction académique de l’État-nation que le résultat d’une perception traditionnelle de la culture locale.

Qu’est-ce qu’un anthropologue a à dire sur les catégories ou représentations des « mondes basques » développées dans cette campagne électorale ?

Prenons l’exemple frappant des déclarations du Président de la République Nicolas Sarkozy lors de sa dernière venue en Pays Basque. Une fois de plus, le terme « raciste » est instrumentalisé parce qu’il est lourd de sens, parce qu’il est l’argument politique qui apporte le plus de discrédit et que, s’agissant des Basques, il n’est pas politiquement incorrect de l’utiliser. Preuve en est le peu de réactions à ces propos. En fait, ceux qui considèrent que la culture basque a la place qu’elle mérite en Pays Basque à savoir, minoritaire et secondaire ont une lecture régionale de la culture et de la condition basque. Aujourd’hui, à l’opposé de cette vision, le mouvement culturel basque en Pays Basque nord tend à démythifier l’idée de basquité. Seul ce type de tentative de déconstruction est potentiellement à même de participer à la reconnaissance d’une culture basque s’extrayant de son statut minoritaire et, du même coup, de son état de minorisé. Il reste qu’aujourd’hui, associé à la non-institutionnalisation du Pays Basque nord et à la perte constante de l’usage social de la langue basque, le mythe de la singularité basque contribue à la permanence d’une lecture du monde social basque sous l’angle de l’atemporalité. Dans ce contexte, les mouvements basques participent à une tentative interne de contestation des effets néfastes du statut régional du monde basque et militent pour le désenclavement de la culture basque de l’imaginaire issu du mythe de la singularité basque. Aussi, contrairement à ce dont on les accuse régulièrement, ils ne participent pas du phénomène d’ethnicisation de la société. Ils sont en revanche pour partie prisonniers des représentations communes auxquelles renvoie systématiquement le monde basque, représentations nées de l’opposition historique « national/régional ».


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